Une ville, un rendez-vous.
Chaque histoire se termine au moment même où la rencontre semble promettre que quelque chose va arriver sans que le lecteur ne sache s'il s'agira d'un drame ou d'une bonne surprise.

-Rendez-vous à Rio
-Rendez-vous à Montréal
-Rendez-vous à Bagdad
-Rendez-vous à Luxembourg
-Rendez-vous à Paris






Vous aurez de mes nouvelles...



Au gré des voyages, une ville, une nouvelle


Crache les cuisses - éditions Fayard

Un souvenir refait toujours surface un jour ou l'autre. Et la menace qui rôdait sans doute depuis des années débarque et balaye l'once de bonheur qui semblait s'installer il y a une seconde.



commander le livre :
http://www.fayard.fr/crache-les-cuisses-9782213678443


Loin des yeux - Roman
S'enfoncer dans une forêt sans savoir ce qu'on va y trouver mais avec la certitude de partir loi et longtemps. C'est pour cela que leur fils, un jour s'est levé, est parti.
Et de voir le père de Vincent debout à son tour, elle pense Pour la première fois de sa vie, lui aussi sait pourquoi il se lève.
Elle l'appelle, ils se regardent, mais déjà ils ne sont plus ensemble.
Elle demande qui est cette Anna qui signe le mot mais il n'est plus là. Il est debout devant les yeux de son fils, quelque part dans ce bout de monde coincé entre le fauteuil et le mur de la pièce, persuadé qu'il n'est pas trop tard.


Loin des yeux, 140 pages,couverture de Jacques Barry, éditions Travioles,
Rendez-vous - Nouvelles
Une ville, un rendez-vous.
Chaque histoire se termine au moment même où la rencontre semble promettre quelque chose sans qu'on le sache s'il peut s'agir d'un drame ou d'une bonne surprise.

-Rendez-vous à Roissy
-Rendez-vous à Sarajevo
-Rendez-vous à Rio
-Rendez-vous à Montréal
-Rendez-vous à Bagdad
-Rendez-vous à Luxembourg
-Rendez-vous à Paris


dessin de Jacques Barry


Rendez-vous à Sarajevo

I

Les deux mômes tirent le cadavre par ses pieds, prenant garde de ne jamais les lâcher car il faut faire vite, vite, mais Bon Dieu que c’est lourd.Le poids du corps: Medvad pense que ce doit être ça la différence entre un enfant et un adulte. Et au regard que lui lance Zoran à cet instant, il sait que son frère lui aussi se demande s’ils seront aussi difficiles à traîner le jour où, effondrés à leur tour sur le trottoir, il faudra les porter loin des tireurs planqués dans les immeubles alentour.Ce serait injuste, des enfants aussi lourds que des adultes quand notre vie devait être légère, légère comme celle d’avant la guerre.La tête du type racle le sol et rebondit par petits à-coups sur le macadam à l’instant où son corps tiré par les deux garçons, glisse du trottoir dans le caniveau.

Le pont, l’avenue, les immeubles tout autour et les deux mômes qui tirent le cadavre par les pieds: les images défilent à nouveau devant Medvad aujourd’hui et il aimerait que tout cela ne se soit pas passé dans la même vie. Ce serait la même ville mais toutes les images sortiraient de son imagination, juste une invention pour touristes – il faut bien vivre- juste des élucubrations pour ceux qui en veulent pour leur argent quand nous, sommes dépourvus de tout.Mais ni ses cris, ses douleurs, ses angoisses, Medvad n’aurait pu les inventer. Medvad prisonnier d’une histoire que dix ans plus tard il doit refourguer.

Et pourtant ce matin il rigole.

Car devant ce qui devrait être le panorama qui domine sa ville, il ne voit rien. Non que la ville ait disparu en une nuit – impossible quand quatre ans de bombardements n’y sont pas parvenus – mais ce matin une gigantesque nappe de brume épaisse la recouvre et la rend invisible.

Les touristes sortent du minibus pour rejoindre leur guide qui se marre dans son coin.

Je vous avais promis quelque chose d’exceptionnel, voilà c’est devant vous.

Et il faut le croire sur parole lorsque, dans un anglais parfait, Medvad commence la description du site au fond de la vallée, le croire sur parole alors qu'à leurs pieds, le brouillard masque tout et ne laisse rien deviner: les collines tout autour, la synagogue en bas, son toit vert, avec dans la continuité des cyprès, la cathédrale catholique et derrière elle, vous voyez? Cent mètres plus loin la nouvelle mosquée blanche,gigantesque et clinquante avec ses minarets dorés et là-bas,une place,des pigeons, le tramway.

Medvad sait bien que de la qualité de sa description, dépendra l’imagination de ceux qui l'écoutent ce matin. De l’anecdote pourront surgir ses images qui le hantent et qu’il tient encore à partager malgré ces dix ans passés - les deux adolescents dans la ville sans autre choix pour survivre que de jouer à cache-cache avec les balles - enfants de la balle - Zoran qui soudain lâche le pied du cadavre – je m’en souviendrais toujours – et moi qui fais pareil, les deux jambes du type étalées de tout leur long sur le macadam et mon frère, un môme de quinze ans, qui retourne au milieu du pont, se déculotte pour tendre ses fesses dans la direction des immeubles, de l’autre côté du pont. Vas-y tire, connard, qu’est-ce que t’attends, tire! Zoran qui s’adressait à Dieu autant qu’au sniper planqué à trois cent mètres de là. Mais personne n’a tiré. Défier la mort, c’était notre quotidien, rien de plus à craindre dans cette vie, on était invulnérables.Finalement on a laissé le cadavre, ça n’en faisait jamais qu’un de plus parmi cent, et on s’est enfoncé dans la ville à la recherche d’un abri.

Pour les touristes, ce brouillard n’a alors plus d’importance, ils écoutent et avalent les souvenirs de Medvad. Les vacanciers ont d’abord souri de trouver la ville cachée sous la brume ce matin, puis au fur et à mesure du récit, les silhouettes des deux enfants culs nus tendus vers la mort, se sont progressivement dessinées dans le brouillard et plus personne n’a ri.

Le minibus redescend le groupe vers le centre de Sarajevo. A l'avant, à la gauche de Medvad, Milan conduit. Le véhicule dévale les petites rues sur les hauteurs de la ville, frôle les murs, ralentit dans les virages serrés entre les habitations, hoquette à chaque courbe, et reprend sa course vers le centre ville déjà visible un peu plus bas.Et lorsque le minibus traverse une petite place à vive allure, de tous les touristes ballottés par les secousses, aucun à l'intérieur du véhicule ne prête attention à ce type en pardessus sombre dans un coin de la place, debout contre un mur et qui se frappe la tête contre les pierres.


II

Tous les murs se ressemblent et le type ne sait plus pourquoi ses yeux restent rivés sur les pierres.

Sa vie passée à ça.

Et puis de temps en temps, il plaque sa tête contre le mur, racle son front et ses cheveux jusqu’à en faire couler le sang.

Quel âge peut-il avoir?

Parfois encore, il balance ses mains sur son visage, frappant la nuque et les oreilles, prenant son cou à pleines pognes pour mieux frotter le crâne contre le mur. Et puis son ballet recommence: la main droite qui cogne et la gauche à son tour, ce va-et-vient contre la pierre, mur de ses lamentations, le geste mille fois répété et sur son visage, un rictus qu’on ne sait prendre pour un sourire débile ou un cri de douleur étouffé.

Quelques moments à rester immobile, ce regard fixe, peut-être dort-il, sinon quoi? Peut-être pense-t-il.

Ses journées passées à ça.

Le crâne en sang, le sang en croûtes, quelques cheveux hirsutes, pas encore repoussés après être passés sous la tondeuse de l'hôpital du coin.

Puis à nouveau les cheveux longs quelques semaines plus tard.

Toujours le même manteau gris et le ballet étrange de ses mains qu'il balance sur son visage, frappant la nuque et les oreilles, prenant son cou à pleines pognes pour mieux plaquer le crâne contre le mur, sa tête frottant le crépi des immeubles.

Ensuite la main droite qui cogne ses joues, et la gauche tout autant, ce va-et-vient contre la pierre, mur de ses lamentations lamentables, le geste deux fois, trois fois, mille fois répété et ce rictus sur son visage qu'on ne sait prendre pour un sourire débile ou un cri de douleur étouffé.

Et à nouveau, quelques moments à rester immobile, peut-être il dort, peut-être il pense.

Et encore une fois ses gestes qui recommencent et le frappent comme pour chasser de sa mémoire un souvenir obsédant qui bousille son quotidien.


III

Au début Leonora rampait sur le crâne du bonhomme. La môme allongée à même la tête du type. Puis quand les cheveux se sont mis à pousser autour d'elle, elle s'y est agrippée et s'est retrouvée debout.

De l'horizontale à la verticale et c’est comme cela qu’elle a appris à marcher.

Et désormais quand les cheveux bougent, elle s'accroche aux mèches qui se gondolent au rythme du vent et c'est comme cela qu'elle a appris à danser.

Et puis un jour, au milieu des cheveux du type, des cheveux toujours plus nombreux, des cheveux toujours plus longs, il lui a fallu éviter la main du type qui les recoiffe et cherche à en chasser la jeune fille.

Leonora s'accroche aux mèches, avance et se fraye un passage dans le sillon tracé. Et les jours de pluie, la tête sous les trombes d'eau, Leonora est inondée, ne sait où s'abriter.

Leonora va se noyer, elle n'a pas appris à nager.

Car l'homme peut rester des heures, des jours sous les orages, la tête sous les gouttières, les mains dans les cheveux, se recoiffant une fois, deux fois, mille fois. Et se frappant le front, les yeux, la peau qui dégouline en larmes et en lambeaux. Le sang recollera tout ça après la pluie.

Et la tempête dans son crâne de plus belle. Va-et-vient infernal du calme et des orages, sa tête contre les murs.

Ces moments douloureux où tout cogne et fait mal, ça bouge dans tous les sens, la tête racle les murs, les mains du type à la recherche de Leonora.

Et à l'instant où leur échappant, elle tombe et va plonger vers le sol quand, dans sa chute, craignant de se retrouver écrasée contre le mur, s'accroche miraculeusement à l'oreille de l’homme, elle l’agrippe - l'oreille au bout des doigts - et s’y réfugie.

Elle échappe aux mains du bonhomme, Leonora insaisissable.

Alors le type est furieux à se taper la tête contre les murs. Sa vie passée à ça.

Enfin protégée à l'intérieur de l'oreille, Leonora se recroqueville dans l'abri, et attend que là-haut ça se calme. Elle attend.

Car parfois, c’est vrai, il ne se frappe plus, reste inerte, l'idée fixe d'un passé trop douloureux à supporter est repartie.

Dans ces moments-là, les yeux de l'homme braquent les pierres pour ne voir que des pierres, fixe les murs pour ne voir que des murs.

Et la tempête s'éloigne.

La tempête est partie. Mais Leonora recroquevillée dans l'oreille est attirée par l'orifice, elle se penche. Et plonge.

Elle s’enfonce dans le labyrinthe, avance, l’homme est calme. Elle s’arrête, reprend son souffle et lance alors son cri, un cri fait de mille hurlements d’enfants et de mères, le cri de Leonora qui s’éloigne dans la tête du type, sa voix montre la voie et cherche à briser le tympan du monstre.

Alors, il se cogne à nouveau la tête contre les pierres et ça fait mal parce qu'au fond de lui, Leonora hurle qu'elle est là et ne partira plus. La femme accrochée à la racine de ses cheveux et il a beau les raser, racler son crâne contre les murs, jamais plus jusqu’à la fin de ses jours, il ne se débarrassera d’elle. A en devenir fou et se frapper la tête contre les pierres, balancer ses mains sur sa figure , une fois, deux fois, mille fois puis les laisser finalement retourner d’où elles viennent, sur le manche du poignard, la lame du couteau contre le cou de l’enfant et ce filet rouge qui se met à couler en travers de la gorge du môme et Leonora qui regarde l’homme qui regarde l’enfant qui regarde sa mère avant de s’écrouler et les cris de Leonora et de l’enfant réunis résonnent aujourd’hui dans sa tête, la mère condamnée à traîner l'image gravée de son enfant égorgé tandis que l’homme s’en va satisfait du devoir accompli, plus loin sur la colline, une autre maison, une autre famille, une autre torture.


IV

Immobile comme un mur mais les idées à mille allures à l'intérieur de sa caboche. Immobile comme la pierre avec juste quelques souvenirs qui galopent et lui font mal.

C'est curieux qu'elle se souvienne de ses 4 ans, de ses 8 ans, de ses 10 ans alors qu'elle est incapable de se rappeler les derniers instants de sa vie qui ont dû forcément être terribles pour qu'ils la clouent ici.

Ce serait à pleurer si ses larmes, ses os, son corps, n'étaient fossilisées eux aussi.

Immobile comme un légume. Paraplégique comme un rocher et personne pour seulement imaginer comme ça rumine à l'intérieur. Si rigide en dehors mais dans ma tête, un tourbillon.

Les gens qui défilent devant elle ne savent rien de sa douleur. Parfois des infirmières s'avancent, la soignent, s'adressent à elle, Parfois une voix, un visage, Leonora entourée d’inconnus.

D'autres fois ses paupières se ferment, elle se repose, c'est tout.

C'est drôle que je ne me souvienne que de mes 4 ans, de mes 8 ans, de mes 10 ans. J'étais enfant et puis c'est tout. Je me souviens de papa qui m'appelait Tinou.

Allongée ou assise, perfusée, alimentée par des soignantes jamais lassées de ne pas entendre ses réponses quand elles lui parlent, son visage idiot comme une plante verte quand elles lui sourient.

Et quand parfois une main sur la sienne, elle ne sent rien.

Une pierre.

Leonora avait 4 ans, 8 ans, 10 ans et puis plus rien. Choquée, elle a tout oublié jusqu’au prénom de sa mère.


V

Fadila ne voit du type que son dos - il porte des gants en caoutchouc, des bottes vertes, une combinaison en plastique qui le fait ressembler à un cosmonaute - aussi ne sait-elle pas bien ce qu’il fait précisément, mais au son strident régulier qui lui troue les tympans, elle imagine que l’homme scie l’os qu’il vient de saisir de sa main gauche.

Et effectivement à un moment, la main droite repose une petite scie sur la table. La femme détourne les yeux – et les oreilles si elle pouvait - pour regarder dans le couloir de l’hôpital, priant le Prophète que l’on vienne vite la sortir d’ici. Elle cherche Medvad du regard, il avait pourtant bien dit qu'il serait là.

Fadila M.?

Voilà, on vient enfin s’occuper d’elle. Un jeune homme l’emmène assez loin pour ne plus entendre grincer la scie contre les os.

Elle a l’impression d’avoir déjà vécu cette scène et c’est normal puisqu’il y a cinq ans, elle était venue ici, le même couloir, le même jeune homme pour l’accueillir. On lui avait pris un peu de sang, elle ne voulait pas mais avait finalement cédé sur l’insistance de Medvad. Depuis que l’on découvrait chaque jour de nouveaux charniers, le gouvernement lançait dans tout le pays une campagne d’identification des victimes grâce à leur ADN. Medvad n’avait pas hésité une seconde et donné quelques gouttes de son sang. Son père était forcément quelque part et on finirait bien par le retrouver.

Il avait fallu convaincre sa mère mais Fadila ne voulait pas, croyant sans doute encore possible de retrouver son mari vivant.

Mais depuis le temps, maman, il se serait manifesté, aurait forcément ressurgi, il aimait tellement sa famille. Ou alors c'est qu'il est devenu fou, perdu en pleine campagne hostile ou au milieu d'une grande ville, méconnaissable, choqué à se frapper la tête contre les murs!

Finalement Fadila avait donné un peu de son sang, elle aussi. Le sang dans quelques pipettes étiquetées puis classées avec d’autres, dans une pièce remplie d’armoires réfrigérées, archives vivantes d’un peuple en voie de disparition.

On a confronté votre ADN à celui d’un corps retrouvé à B. Nous avons bien relevé que vous disiez dans votre dossier qu’il n’y avait aucune raison pour que votre mari se trouve aussi loin de chez vous mais l’ADN du squelette retrouvé correspond à celui de votre fils.

Medvad arrive à ce moment là dans la pièce, il a entendu la fin de la phrase, il a compris. Il regarde sa mère et le temps s'arrête.

L'homme reprend la parole.

Alors si vous le voulez bien, nous allons vous présenter les objets qui étaient enterrés avec le corps.

Sur une étagère, dans un coin de la salle, une montre, un calepin et deux photos illisibles. Fadila hésite à s'en approcher.

Puis voyant les vêtements étalés bien à plat sur le sol, elle a moins peur, ce ne sont pas ceux de son mari. Cela fait plus de dix ans c'est vrai, mais elle se rappelle encore parfaitement comment il était habillé la dernière fois qu’elle l’a vu. Il s’enfonçait dans la forêt, toujours habillé en bleu de travail, veste et pantalon - ses tenues de bricolage - il avait en plus ce jour-là avec lui une sacoche en cuir remplie de munitions qu’il devait porter à Medvad, de l’autre côté du bois. Il n’est jamais arrivé et ni son fils, ni sa femme n’ont su qu’il avait été raflé et embarqué dans un bus.

Vous savez, il est fréquent que l’on retrouve des hommes à qui on a donné d’autres vêtements, justement pour brouiller nos pistes, alors les vêtements que vous voyez aujourd'hui, ne vous y fiez pas trop, regardez plutôt les objets. Ils vous disent quelque chose?

Fadila manque de chavirer car depuis qu’elle est dans cette pièce, elle a bien vu que les photographies abîmées lui en diraient plus que n’importe quel code ADN ou dents en or retrouvées sur une mâchoire défoncée. C’était un repas de fête, la pendaison de crémaillère de leur cabane près du lac. Sur une des photographies, il y a Fadila, Mansour son mari et leurs trois enfants, trois visages de mômes tous sourires exhibés, Medvad 12 ans, Zoran 10 ans et Leonora 15 ans. Elle s’en souvient, deux photos que Mansour aura gardé dans sa poche jusqu’au bout et elles ont beau être bouffées par l’humidité, Fadila en recompose les détails, elle entend même les rires et le bruit de la fête. C'est leur ami Milan qui prenait la photo.

Medvad aide sa mère à quitter l’annexe de l’hôpital, ils ne trouvent plus la sortie, et errent pendant dix ans leur semble-t-il, croisent des dizaines d'éclopés dans les couloirs, dix ans que toute cette merde est terminée paraît-il et pourtant, dix ans que les mains de tous les éclopés s'agrippent à leurs béquilles ou leurs fauteuils roulants.

Fadila ne prête pas attention à la porte entr’ouverte d'une chambre froide. Sur une enfilade d'étagères, des centaines de housses blanches et parmi elles, Mansour, son mari, le père de Medvad, Zoran et Leonora, parti un matin de septembre 1992 en pleine forêt et qui n’est revenu à Sarajevo que sous la forme de quelques os entassés dans une housse blanche.


VI

Un tibia, un fémur, parfois une côte, les radiographies défilent devant Zoran mais ce n’est jamais vraiment grave. Des fractures comme mille autres, parfois même rien du tout, des fausses alertes mais vous avez bien fait de vérifier, si cela peut vous rassurer.

Zoran est conciliant, il comprend que l’on puisse s’inquiéter.

Il a stoppé ses consultations un instant et c'est curieux car c'est justement à ce moment-là que le téléphone a sonné.

Pour la première fois depuis qu’il travaille ici, son assistante l’a entendu parler dans sa langue natale. Elle se doutait bien à son accent que Zoran venait d’ailleurs, mais depuis dix ans, elle avait fini par se convaincre que ça devait être dans une autre vie.

Il a pris la communication, parlé dans sa langue natale, l'infirmière n’a rien compris mais a deviné que les nouvelles n’étaient pas bonnes.

Il a raccroché donc, repris une radiographie qu’il a posé sur le support éclairé accroché au mur, fixé la reproduction d’un os quelconque mais à la pace du fémur, c'est le visage de son père qui apparaît en filigrane.

Il ne savait même pas qu’il avait disparu.

C’est mon père, on a retrouvé son corps. Il faut que j’y aille, dans trois jours on organise sa sépulture, il faut que j’y aille. Vous vous arrangerez dans le service.

Son assistante a souri pour qu'il n'ait à se préoccuper que de ce qui vient de ressurgir par le coup de téléphone.

Dans la tête de Zoran, les tâches de la journée à venir défilent déjà: retourner dans son petit pavillon de la banlieue sud de Paris, faire sa valise, se renseigner sur les vols pour cette ville dans laquelle il n’est pas retourné depuis dix ans et attendre à l'aéroport. Personne à prévenir ici de son départ, ses amis se rendront bien compte de son absence, et sa famille est déjà là-bas à l'attendre.

C'est du moins ce qu'il espère sans en être tout à fait certain.

Zoran arrivé à ce moment de la vie d'un homme où il va bien falloir affronter ce qu'il a toujours réussi à laisser de côté jusque-là.


VII

Dans l'agence immobilière de la rue principale de Sarajevo, pas loin du marché Markalé,, Medvad attend qu'on s'occupe de lui en regardant les maquettes des cités neuves qui, dans quelques mois, vont sortir de terre, cette terre qu'il a défendue autrefois.

Alors aujourd'hui, il veut sa part.

Tout le monde dans la ville parle du relogement mis en place par le gouvernement, des prêts accordés, des appartements réservés aux anciens de l'armée. Alors Medvad attend son tour parce qu'il en a marre de vivre à quatre dans deux pièces, parce qu'il en a marre que chaque matin, passant devant elles, les ruines de son ancienne maison lui rappellent qu'il n'aura jamais les moyens de la reconstruire.

Le type de l'agence qui examine son dossier doit à peine avoir trente ans. Où était-il toutes ces années? Une université en Europe, n'importe où, Medvad s'en fiche en réalité, il veut juste qu'on inscrive son nom sur une liste. Et quand le jeune homme lui conteste la véracité de son certificat de militaire, Medvad se verrait bien sortir son arme s'il ne l'avait pas rendue - docilité des derniers combattants, fatigués de lutter - et tirer sur le type. Voilà des années qu'il craint ce jour où ne pouvant plus contrôler sa violence, elle resurgira à son insu.

Le jeune type lui explique même que son dossier serait plus facile à traiter si Medavd était invalide, Medvad se calme et recommence à exhiber les preuves: il a bien perdu son logement pendant la guerre - une photo avant, une photo après, je fais comment, j'habite sous les gravas? Je suis un rat? Je suis un militaire et une balle dans ton front te suffirait-elle comme preuve? Mais Medvad ne dit rien de tout ça, plus aucune force quand de sa vie, jamais jusqu'à ce jour, il n'en avait manqué. Tous ces gens l'épuisent encore un peu plus et l'empêchent de faire la paix avec lui-même.

Il ressort de l'agence, son dossier déposé parmi d'autres. Un instant, il s’est demandé si tout ne s’arrangerait pas plus facilement s’il y avait glissé 3000 marks en liquide dans une enveloppe, mais même s’il les avait, le dégoût de cette société en train de naître l’aurait emporté. Il voudrait se perdre dans sa ville. Mais il en connaît chaque recoin, chaque impasse, chaque rue. Comment s'y égarer?

Naturellement ses pas le ramènent devant une grille défoncée. Des ruines envahies de ronces et au fond du jardin, le lierre recouvre des morceaux de bois amassés les uns sur les autres, reliquat du rêve jamais accompli de leur père. Son excitation lorsqu'ils partaient tous les trois, Mansour le père, et les deux frères, Zoran et lui Medvad, dans la camionnette remplie de planches. Ils roulaient deux ou trois heures dans les montagnes jusqu'au terrain au bord du lac. Zoran et lui faisaient mine d'aider leur père à décharger, mais même avec toute la volonté du monde, deux mômes de 12 ou 10 ans ne lui étaient pas d'un grand secours. Heureusement Milan arrivait à son tour. Milan, un type costaud auquel Medvad et Zoran voulaient ressembler, le genre d'homme aux mains comme des raquettes et qui peut vous glacer le sang d'un simple regard. Il suffit que son visage arrête soudain de sourire, vous fixe et voilà : vous avez peur en vous demandant à quel moment et à quelle vitesse la gifle va surgir. Un type qui en impose, un type à qui il ne peut rien arriver de grave, qui se tirera de toutes les saloperies de la vie, et qui s'en est d'ailleurs tiré.

Quelques années plus tard Medvad a retrouvé ce regard de Milan sur les visages de tous les copains dans les bois. C'était durant la guerre et lui-même devait avoir ce rictus dessiné sur son visage aussi, les fois où embarqué contre l'ennemi dans des corps à corps à l'arme blanche, c'était lui ou moi, les yeux injectés de sang et la mâchoire serrée.

Finalement, la cabane existe, Milan a fini de la construire après la guerre, malgré l’absence de Mansour, de Zoran, Milan ici comme chez lui jusqu'à la fin des temps. A moins qu'elle aussi ait été détruite finalement, Medvad n'en sait rien, jamais eu le courage d'y retourner.

Reste le souvenir d'une fête dans la cabane du lac. Medvad entend encore une vague musique, les rires de son frère, de sa sœur, de leur mère, de leur père et de Milan qui prenait des photos.


VIII

Sarajevo le 24 avril

Cher fils, mon Zoran,

Je suis d'une humeur particulière, peu à peu je sombre dans la folie et je sens que c'est difficile d'y résister. Je ne sais pas combien de temps, je pourrais supporter cette démence. Je crois que je vais me saouler ce soir avec mes amis. Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. Peut-être parce que je ne suis pas certain que tu recevras cette lettre, alors je me lâche. En tout cas je suis content que tu aies pu partir te protéger loin de toute cette merde.

Je pense à toi. Medvad et ta mère t'embrassent.

---

Sarajevo, Dimanche

C'est encore moi. Aujourd'hui tout est tranquille, peut-être à cause de Paques. Hier il y avait plein de monde au centre ville, c'était très beau, l'air a un parfum d'été. Medvad est sur les collines, tu sais qu'il a rejoint l'armée dès les premiers jours, il passe de temps en temps ici, mais, avec les bombardements, ça commence à être dangereux. En tout cas, ils attendent les Tchetniks de pieds fermes et ne reculeront jamais, tu peux me croire.

Ce que j'aimerais pourtant plus que tout, ce serait de pouvoir monter en haut sur les collines et regarder la ville et la vallée. Le pire est que tout est si incertain que personne ne peut savoir ni même imaginer ce qui va arriver.

Ton père

Zoran pourrait laisser les mots défiler, il connaît chaque lettre sur le bout des doigts - ses mains suivent les lignes d'écriture lorsqu'il en relit une, parfois, au hasard de ses insomnies.

Dans le hall de l’aéroport, des familles se filment au caméscope, et les rires, les cris ramènent Zoran au présent.

Zoran a peur des retrouvailles avec Medvad.

Mais pourquoi son frère, pourquoi sa mère lui reprocheraient-ils d'avoir fui quand même leur père était d'accord?

"Au moins une personne en sécurité" .

Et sa sœur? Qu'est devenue Léonora?

Où qu'elle soit, je suis sûr qu'elle pense la même chose que moi : j'ai bien fait de quitter toute cette merde.

Dix ans sans être revenu, dix années sans n'avoir jamais donné la moindre nouvelle. Le corps de Zoran est tout à coup pris de tremblements, au moment où la sonnerie du téléphone cesse de retentir à l’autre bout de la ligne, quelqu’un vient de décrocher. Il n’a pas vu sa mère depuis 10 ans. Pas osé, une lâcheté supplémentaire.


IX

Fadila est au téléphone et Medvad entre dans l'appartement au moment où elle raccroche. Elle regarde son fils et dit juste qu'elle regrette de ne pas être partie pendant la guerre.

Alors Medvad comprend qu'elle vient de parler à Zoran. Zoran parti en France. Medvad en aurait pleuré de rage à l'époque si son père n'avait pas été là pour lui expliquer que c'était mieux et que lui, Medvad, pouvait en faire autant.

Pars te protéger, nous c'est trop tard, notre vie est ici, notre maison, tout ça.

Par la fenêtre depuis leur douzième étage, Medvad fixe aujourd'hui ces avenues que lui et son frère connaissaient comme leur poche. Longtemps, il l'a maudit, reprochant à Zoran de ne pas être resté là pour les défendre.

Et pourtant, comme il aimerait l'entendre sonner à la porte à cet instant, il ouvrirait et ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre. Mais il sait bien que ce n'est pas comme cela que les retrouvailles vont se passer.

Il hésite: c'était Zoran?

Fadila: Oui, il va venir; la sépulture est dans trois jours mais il arrive demain matin.


X

Sarajevo le 10 mai


Cher fils


Ici la situation se détériore de plus en plus et je remercie encore Dieu qui t'a permis de te mettre en sûreté. Je t'écris depuis les ruines d'une ville merveilleuse et unique. Tout n'est qu'un enfer de mort, d'odeur âcre, de brûlé, de faim, de pleurs, d'hommes morts ou mutilés, de mosquées, d'églises, de synagogues démolies, d'écoles, d'hôtels, d'hôpitaux de musées dévastés. Une ville maudite. J'ai honte d'être témoin d'une époque où l’on tue des enfants ou l’on détruit tout ce qui existe, tout ce qui est vivant, j'ai honte d'être comme tous nos voisins autour de nous, faibles face aux agresseurs; j'ai honte de l'Europe qui se tait.

Sois heureux Zoran, j'espère que tu trouves beaucoup de bonheur où tu es. Fais ça pour nous.


Ton père

---


Sarajevo le 22 juin


Bonne anniversaire mon fils


Je ne sais même pas si mes lettres te parviennent mais je te le dis quand même parce que je pense à toi. Je suis tellement content que tu ne sois pas ici car ce serait idiot de faire une fête d'anniversaire pour qu'après les Tchetniks commencent à tirer et tout casser. Si tu voyais ce qui reste de la ville, Sarajevo est un camp de concentration, nous n'avons rien à part des morts, des morts partout.

Ce serait bien d'être ensemble, quelque part auprès de la maison du lac en train de boire du vin de manger du fromage et des gâteaux.

J'ai envie d'une bière, mais la bière n'existe plus à Sarajevo. Je t'aime et joyeux anniversaire


Ton père


Les mots de son père disparaissent, brutalement remplacés par les annonces qui résonnent dans la salle d'embarquement. Zoran., tiré de ses songes.

Mais il ne veut pas que les mots s'en aillent alors Zoran colle les paumes de ses mains sur les oreilles et appuie aussi fort qu'il peut. Perdre le timbre de la voix de son père serait une catastrophe, dix ans à trimballer ses mots et soudain ne même plus être capable d'imaginer comment son père les prononcerait. Alors il appuie sur les oreilles à en souffrir. Et la voix revient.



Sarajevo le 31 juillet


Zoran,


Je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête, je suis incapable d'écrire. Ou plutôt je peux écrire, mais je n'ai rien à te raconter. Tout continue de la même façon depuis si longtemps, tous les jours se ressemblent. Je ne sais même plus quel jour nous sommes et je n'ai pas vu Medvad depuis longtemps mais je suis sûr qu'ils ne se laissent pas faire par les Tchetniks qui nous assiègent.

Les journées sont horriblement longues. Ta mère est allée se réfugier chez les parents de Milan, mais moi je reste chez nous. Pas question que j'abandonne notre maison. Chaque jour je vois des gens qui traversent le pont en bas, tu te souviens, hier deux hommes y ont été tués. Lorsque des choses comme ça arrivent, les gens désespèrent pendant quelques heures puis ils recommencent à courir comme si de rien n'était. En fait c'est la seule façon de survivre, je sais que cela peut paraître ridicule et absurde de s'exposer aux dangers pour rester en vie mais c'est une manière comme une autre de les combattre.

Ton frère a été touché par quelques plombs lors d'un combat, c'est Milan qui me l'a appris mais il va bien. Sanko, tu te souviens peut-être de lui, a reçu un éclat en plein visage. Nous n’avons plus de nouvelles de Leonora depuis si longtemps que je suis très inquiet pour elle. Mais peut-être que là où elle est, c’est finalement le calme qui domine.

Va savoir contre quels obus me mettent en garde les sirènes d'alarme. Je ne descends plus à la cave, "qu'ils aillent tous se faire foutre"

Je pense à toi. Que fais -tu?


Ton père

Zoran remarque alors l'hôtesse de l'air en train de gesticuler la pantomime grotesque que chacun est susceptible de savoir reproduire en cas de problème grave de l'avion. Que l’avion s’écrase, voilà ce qu’il souhaite. Et ne plus avoir peur de ces retrouvailles. Mais même un scratche de l’avion ne ferait pas disparaitre sa lâcheté à jamais gravée dans l’esprit des vivants.


XI

C'est le matin à Sarajevo.

Le tramway passe. Dans un Cybercafé un gamin joue à un jeu vidéo de guerre et sur une petite place pavée envahie de pigeons, un groupe de gens gesticulent et parlementent. Ce sont des touristes qui attendent Medvad qui n'est toujours pas là. On leur a bien dit que ce guide n'était pas très fiable mais d'après leur agence de voyages, c'est le meilleur et le seul disponible à cette époque de l'année. Et il connaît tellement bien la ville.

C’est curieux, même le chauffeur Milan n’est pas là.

A l’aéroport Zoran attend. Personne pour l’accueillir. Sa mère lui avait pourtant dit que Medvad viendrait le chercher. Peut-être est-il là mais Zoran ne le reconnaît pas, lui-même est bien devenu totalement chauve en 10 ans. A quoi ressemblent les survivants de Sarajevo?

Mon Zoran,

Tout d'abord je veux te dire que je t'aime beaucoup beaucoup beaucoup et je pense à toi chaque jour et je suis sûr que ta mère aussi mais je ne la vois plus en ce moment. Tu sais que je suis resté dans notre maison. Je passe les journées assis dans la salle de bain et j'ai l'impression qu'on passe la journée à me tirer dessus. Alors derrière la baignoire, pas de danger je suis bien protégé.

Tu regardes sûrement à la télévision les reportages sur Sarajevo. La situation est très dure, je ne suis pas sorti depuis plusieurs jours, je n'ai rien mangé depuis trois ou quatre jours et j'ai dû beaucoup maigrir.

Tout s'est vidé, je veux te le dire, mes veines se sont vidées, mes reins, mon cerveau, mon cœur. Mais ce qui me fait encore plus peur, c'est mon âme: elle aussi complètement vide.

Je regrette, excuse-moi mais j'ai à te dire de choses cruelles, te parler des amis que j'ai perdus, qui ont été tué le peintre Rizovic,Vesna,Fuad Alija. Et puis tous ceux qui vivent encore mais à moitié On me dit que je dois vivre et j’écoute mais je ne peux pas. Je ne sais pas où est Léonora et je voudrais foutre le camp d'ici, rejoindre Medvad, être utile mais je suis devenu complètement vide. Nous pensions voler, nous sommes tombés à terre, tu te rappelles cette chanson? La seule chose qui ne me rend pas malheureux et de te savoir en vie quelque part.

Je t'embrasse, prends soin de toi.


Ton père qui t'aime.

Les taxis devant l'aéroport de Sarajevo. Zoran attend.

FIN

Rendez-vous à Roissy

Rendez-Vous à Roissy



I

J’ai connu New York, il y a deux ans. La fumée qui sort des trottoirs, les marches interminables dans des quartiers interminables.

Et puis Maeva.

Avant, il y a eu Brest et Véronique. Une vraie bombe, Véronique.

Puis Leonora à Barcelone, Leonora la douceur incarnée, une peau d'adolescente.

Qui d’autre?

Charlotte à Paris. Charlotte bien sûr. C’est déjà de l’histoire ancienne puisque cela doit faire plus de 30 ans que c’est fini. Et pourtant, Charlotte reste gravée comme ma grande histoire d’amour.

Quels âges avions-nous alors? 25 ans à peine – elle déjà mère de deux filles, 4 et 5 ans dans mon souvenir, et moi, père de deux garçons, 2 et 3 ans. Charlotte et moi,jeunesà l'époquemais assez lucides pour ne pas replonger dans une vie de couple et recommencer ensemble ce que nous avions déjà raté chacun de notre côté. Alors nous ne nous sommes pas installés dans le même appartement et avons continué à nous voir presque toutes les nuits pendant 10 ans, ses filles et mes fils gardés par une baby-sitter tchèque dont je serais volontiers tombé amoureux également.

Et c’est de là que vient le problème.

Car, depuis une heure quej'attends Maeva dans le hall de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle – terminal D, et alors que j'ai dépassée la cinquantaine depuis belle lurette, je me suis imaginé partir avec chacune des filles que j'ai vu défiler devant moi ce matin. Et pourtant Maeva, je suis fou amoureux d'elle.Maeva, une gamine rencontrée il y a deux ans à New York. La date exacte serait facile à retrouver, c’était un soir de concert.

Je jouais au «Montaigne» sur la 52°avenue et comme tous les soirs avant le spectacle, je traînais dans le quartier. Humer les rues autour de la salle est un rite que j’aime par-dessus tout. Perdre mon temps en attendant le soir.

J’étais morose le jour où j’ai vu Maeva pour la première fois. J’avais rêvé la veille queMarie-Laure,une amie connue à Berlin, s’était suicidée et un médecin tenait absolument à ce que j’identifie son corps. Marie-Laure et Berlin, c’est vrai, une autre belle histoire...

Je me suis réveillé avant de voir à quoi ressemblait son visage écrasé sur le trottoir de Berlin.

A quoi ressemblent Leonora, et Véronique, et toutes ces femmes aujourd’hui?

Et Charlotte que je nai pas vu depuis 20 ans ? Qu'est devenu son visage?

Jétais donc morose ce soir-là avant de remarquer la jeune fille qui me servait au bar de la 5° avenue où j’attendais l’heure de monter sur scène. Je ne sais évidemment plus ce que j’ai commandé, je n’oublierai par contre jamais que Maeva m’a répondu en français, sans accent.

–Vous êtes française?

–Vous êtes pianiste.

Elle me connaissait, avait assisté à un de mes concerts à Montréal, était à New-York depuis 1 an, en avait 23 et serait heureuse qu’on se retrouve après le concert. Une gamine, 30 ans d'écart, ça m’a donné un coup de fouet.

C’était il y a deux ans donc et me voilà aujourd’hui à Roissy en train d’attendre qu’elle sorte de son avion arrivé de New York depuis une heure déjà. Que le temps passe vite. Deux ans ensemble.

Enfin ensemble, façon de parler. J’habite à l’hôtel. Pas d’appartement. Mes fils installés, l’un en Chine l’autre en Corse, on se voit peu, quand on peut, on s’écrit souvent, on s’aime beaucoup.

Maeva ne les connait pas encore.

Et c’est bien là le problème. Je ne raconte pas mes vies parallèles.

Une semaine par mois à New York à faire l’amour avec elle, à qui irais-je raconter cela? Il y a bien eu Laura à Londres qui se délectait de mes confidences intimes et moi des siennes, mais c’était une autre époque, une autre vie.

Généralement mes aventures amoureuses commencent après les concerts. Des jeunes femmes m’attendent à la sortie des artistes, parfois au bar de mon hôtel et puis se passe ce qui doit arriver, c'est-à-dire rien, parfois.

J’ai toujours eu le chic pour tomber sur des filles à l’appétit insatiable. La preuve avec Maeva et notre différence d’âge ne semble en rien contrarier son énergie experte.

Qu'est-ce qui me prend ce matin, je devrais être heureux! Même pas soixante ans! Merde! Encore 20 ans à pouvoir baiser! Alors, quoi? D’autant que je sais bien qu’avec Maeva, il y a quelque chose en plus.J’aime bien quand elle m’accompagne au bout du monde par exemple. Je me souviens d’un concert à Saint-Petersbourg. La Russie désormais associée à tout jamais à cette sensation de bonheur.

Et c’est bien là le problème.

Toujours vécu seul, voyagé seul, quitté les femmes dès cette solitude malmenée. Alors, j’en arrive presque à me demander si c’est vraiment Maeva que j’attends dans le hall de cet aéroport ou si, sentant la vieillesse venir, je ne serais pas en train de profiter de cette fille pour éviter de finir seul.

Je la vois derrière la vitre, elle arrive, ne s’occupe même pas des bagages qui défilent sur le tapis derrière elle, elle m’a vu, sa main s’agite, son visage s’illumine. C’est moi qui la rends si joyeuse?!

Et c’est bien là le problème.


II

D’abord il me fait jouir. Comment j’ai pu me passer de ça avec les autres?

Ensuite il me fait rire.

Je dois être un peu midinette pour me sentir aussi troublée de le voir m’attendre derrière la vitre! Je n’en reviens toujours pas. Lui dit que c’est sa célébrité qui m’émeut mais que dalle! C’est lui, et lui seul. La dernière semaine ensemble était tellement belle! Comme je suis contente qu’il existe.

Je ne sais pas grand-chose de lui, j’aime bien. Chaque jour d’avantage à en découvrir. Il ne veut pas d’enfant, cela tombe bien, moi non plus. Je connaitrai les siens un jour, on a toute la vie pour ça. Mon père est mort, j’avais 4 ans. Depuis, je n’ai pas l’esprit de famille. Et viendra bien assez vite le jour où je lui présenterai ce qu’il reste de la mienne.

Ce jour viendra, ce jour arrive, c’est aujourd’hui. J’ai demandé à ma mère de venir me chercher à l’avion. Elle avait l’air ému que je lui parle de mon prince charmant. Je ne lui ai pas dit que c’était quelqu’un de connu, cela n’a aucune importance pour moi.

Elle a toujours accepté mes petits copains même quand je voyais bien qu’elle leur trouvait le Q.I. d’une plante verte. De toute façon, je ne lui ai jamais demandé son avis, on ne se voit pratiquement pas. C’est comme ça, c’est notre choix de vie et je suis persuadée qu’elle saurait me le dire si elle en souffrait. Elle n’a jamais triché avec nous, jamais fait semblant.

Elle part de loin, ma mère. Je crois que je ne l’ai jamais connue heureuse. Quand on était enfant peut-être l’était-elle un peu. J’ai le souvenir de rires dans l’appartement. Il faudra que j’en parle avec ma sœur la prochaine fois que j’irai à Pékin. Se souvient-elle de notre enfance heureuse?

Ça y est, il m’a vu. Depuis le temps que je m’agite à la vitre, je finissais par me demander s’il faisait mine de ne pas me voir et s'il n'allait tout simplement pas me filer sous le nez au bras d’une hôtesse de l’air.

Pour être franche, ma vie s’effondrerait alors.

Il s’approche de la vitre. Incroyable, il y colle ses lèvres, m’obligeant à faire de même.



III


J’ai bien aimé que Maeva me demande de venir la chercher à l’aéroport. Au début cela m’a étonnée tellement on se voit peu. Mais elle a insisté, et à l’entendre, c’est moins ma fille arrivant de New York après des mois sans nouvelles qu’elle tient à être devant moi, que la jeune femme venue me présenter l’homme de sa vie.

Nous n’avons jamais été proches toutes les deux, mais si je suis là c’est que ça me fait plaisir. Elle sait bien que je ne me force pas. Voilà au moins une chose que j’aurais apprise à mes filles: ne pas faire semblant.

Son avion a dû atterrir depuis une heure déjà, il va falloir que j’y aille.

Ce matin j’ai envie d’être heureuse. Peut-être toute cette vie à rester seule dans mon coin n'avait de sens que pour en arriver à ce jour, et ressentir cette chose oubliée qu'est le bonheur d’être ensemble.

Je sors de la voiture en sueur. Maeva va arriver dans le hall et je suis capable d’être en retard, justement le jour où je dois lui montrer que j’ai besoin d’elle! Bien sûr elle ne m’attendra pas seule puisque son compagnon sera là, mais tout de même, si elle devinait que je suis dans ma voiture à attendre sur le parking depuis 7 heures ce matin, elle courrait sûrement dans mes bras, le cœur plein de reconnaissance. Enfin, je crois qu’elle en serait capable. Il y a si longtemps que nous nous sommes tenues dans les bras l’une et l’autre.

Porte 2.

Déjà du monde à l’arrivée de l’avion en provenance de New York. Des chariots débordent de bagages, des familles se retrouvent.

Dans un coin, soudés l’un à l’autre par la vitre qui les sépare, un homme dans le hall et une femme dans la salle de débarquement font mine de s’embrasser. Je ne sais pas si je les trouve attachants ou ridicules. Moins de se donner en spectacle que de ne pas être capables d’attendre encore quelques minutes qu’il n’y ait plus de vitre entre eux.

Maeva.

Je la vois de face au moment où elle retire son visage de la vitre, se retourne et disparait vers ses valises au fond de la salle de débarquement tandis que l’homme se retourne et revient vers la file de nous tous qui attendons la sortie des voyageurs. Il croise mon regard, me sourit comme pris en flagrant délit d’impudeur, puis marque un temps de surprise et vient vers moi. Comme j’aurais voulu ne jamais connaître ce moment.

– Charlotte? C’est bien toi? Quelle surprise!

Je crois que c’est ce qu’il a dit – je crois que je n’ai rien répondu, ni même pensé à m’éloigner avec une excuse pourtant facile à inventer (- j’accompagnai une amie, je repars, ça m’a fait plaisir de te revoir, depuis tout ce temps, désolée pas le temps). Déjà Maeva nous a rejoints. Je la sens hésiter entre foncer dans mes bras ou ceux de l’homme, mais elle s’immobilise à l’instant même où elle perçoit sur mon visage l’effondrement qui me trahit. Je n’y peux rien, ne pas faire semblant.


Fin.

Don't worry, be nappy (Documentaire de 52' écrit avec Xavier Houezo)
Tresses plaquées ou dreadlocks se généralisent et traversent les générations, les continents et les catégories sociales. Blancs ou Noirs les adoptent, que leurs cheveux soient crépus ou non. Parallèlement, le défrisage des cheveux crépus se propage au sein de communautés noires au gré des couvertures de magazines. Dans les deux cas, ces engouements actuels en faveur ou en rejet des coiffures issues des cultures Noires, traduisent bien plus qu'un phénomène de mode : ils masquent en réalité la menace de voir peu à peu disparaître la symbolique et l’esthétique que ces coiffures véhiculent depuis des siècles en Afrique ainsi que l'ancrage identitaire au sein de la « diaspora » négro-africaine. . En quoi est-ce grave?
Des vies à l'envers ( scénario du documentaire de 52 minutes)

Le harcèlement moral dans la sphère privée est un calvaire qui pourrit la vie d'un nombre important d'hommes et de femmes. Les chiffres sont difficiles à estimer aussi ce phénomène reste-t-il une réalité méconnue tant de la justice que du grand public. Le bourreau ne laissant pas de traces autres que psychologiques sur sa victime, comment celle-ci peut-elle prouver ce qu'elle endure? Et comment peut-elle, par conséquent, se défendre? En suivant quelques personnes qui acceptent d'être accompagnées dans ces moments douloureux de leur vie «Des vies à l'envers» raconte la façon de sortir du cauchemar.

Scénario téléchargeables sur demande ( cf contact)
Scénariste de fiction
«Annapurna, premier 8000» scénario pour ARTE co-écrit avec Louis Charles Sirjacq
«La finale» scénario série TV co-écrit avec Louis Charles Sirjacq

Les projets suivant ont reçu l’aide à l’écriture long métrage du CNC
«Le Phare»
«Rendez-vous à Sarajevo» documentaire long métrage
«Chiennes de Vies" co-écrit avec Louis Charles Sirjacq

Co auteur de nombreux scénarios de documentaires
«Fièvre Jaune» de Jean-Daniel Bécache RTBF/RFO/TV5 55’
«Voyage vers l’identité» de Michel Montgénie RFO 52’
«Destins d’après-guerre» de Barcha Bauer France 3 52’
«Michel Slitinsky, le combat d’une vie» de B Bauer France3 52’
«Une place pour chacun» de Erik Grillo France 3 52'
«Kigali-Jérusalem d’un génocide à l’autre» de Jérémie Fazel
«A la porte» de Frédéric Harlez AvenueB production 90’
Rendez-vous à Ravensbrück

J’ai cent ans et je ne suis pas prête d’arrêter de fumer, docteur Snokoff.

Ah docteur Snokoff! Il faudra peut-être un jour que je vous explique pourquoi j’ai un faible pour vous malgré toutes les âneries que vous me dites à propos de ma santé et du danger de la cigarette.

Des remontrances! A mon âge! Docteur Snokoff! Je pourrais être votre mère, votre grande mère.

Que faisait votre mère docteur? Etait-elle Slave ou était-ce votre père? J’ai toujours eu un faible pour les Russes.

Je ne devrais pas dire depuis toujours, ce n’est pas vrai. Ça date de mes 40 ans. Jusque-là je ne savais rien des Russes à part que c’était des communistes qui se battaient contre les nazis. C’est tout ce que j’avais appris, mais pourquoi aurais-je eu besoin d’en savoir plus? Là où je vivais, même ma petite personne n’était plus un sujet d’intérêt pour moi ni pour personne.

Quoi qu’il en soit, je me suis toujours plu à vous penser d’origine Russe, monsieur Snokoff et cela, dès que vous êtes arrivé dans cette maison de retraite. Je me souviens du premier jour. Je vous ai trouvé bien sympathique. Et pourtant vous avez tout de suite commencé à me faire la morale parce que je passais ma journée, cigarette au bec.

La morale, docteur Snokoff! A mon age.

Mais ça n’avait déjà pas d’importance, vous apportiez avec vous quelque chose de russe, je ne sais pas, la consonance de votre nom, votre regard, vos manières…Et un instant de mon passé m’est soudain remonté, et alors ça, je ne vous serais jamais assez reconnaissante de l’avoir fait et de continuer à le faire chaque fois que vous débarquer ici.

Et pourtant ce n’est pas un passé très drôle, si vous saviez, docteur. Mais comment le sauriez-vous, je n’en ai jamais parlé à personne. Ni ici ni dans ma famille. Ma famille! Qu’en reste-t-il? Je dois être la seule encore en vie. Malgré l’âge et les cigarettes.

Ou grâce à elles, plus exactement.

Je vais vous dire pourquoi je vous aime bien docteur Snokoff .

Le premier Russe que j’ai vu dans ma vie, était beaucoup plus jeune que vous et même moi j’étais plus jeune que vous l’êtes aujourd’hui. J’avais quarante ans donc, et il a débarqué avec une dizaine de jeunes types, tous aussi gamins que lui; dix-huit ans à peine, et qui avaient dû connaître pas mal de moments durs dans l’armée rouge. Ils arrivaient en éclaireurs, leur armée pas encore là et ils n’étaient certainement pas préparés à voir le spectacle que nous leur montrions. Mais qui aurait pu y être préparé? Qui aurait pu prévoir? Ils ne s’attendaient pas à la vision d’horreur que nous offrions et qui a dû subitement leur faire paraître moins terribles, leurs champs de batailles.

J’ai cent ans et je m’en souviens comme si c’était hier, mémoire conservée presque intacte dans la saveur de cette cigarette que 60 ans plus tard je fume.Taisez-vous, docteur Snokoff, laissez-moi fumer et pour une fois écoutez-moi!

Cette journée d’avril 45, dans la peur de l’arrivée imminente de l’armée russe, les nazis fuyaient en catastrophe le camp, emmenant avec eux toutes celles capables d’aligner quelques pas les uns après les autres. Jusqu’à l’exécution, l’assassinat je devrais dire, des traînards dans les bois alentour. Je le savais, je ne sais pas comment, je m’en doutais, alors je n’ai pas voulu fuir et je me suis cachée. Dans le block, sous un châlit, tellement maigre que, dans un trou de souris, j’aurais pu me glisser, et tellement faible surtout, qu’incapable de marcher, je n’ai même pas voulu partir.

Autour de moi, j’entendais. C’était la panique. Les SS voulaient nous emmener toutes, squelettes ambulants, cadavres en sursis, hagards égarés, il fallait quitter Ravensbrück, plus aucune trace ni de nous, ni de nos os, ni de nos cendres.

Combien de temps suis-je restée cachée dans la baraque? A attendre. Attendre des heures, peut-être des jours, quelle importance. Que vient faire le temps qui passe dans cette histoire? Et puis plus rien. Est-ce que j’ai dormi, ou me suis-je évanouie? Un moment, n’entendant plus le silence, j’ai cru qu’ils étaient revenus. Mais c’était des voix qui ne criaient pas, et des mots inconnus. Ce n’était plus «Raus, Augen rex, Zu fünf, Schweine..."

Pour la première fois de ma vie, j’entendais des mots Russes.

Je ne sais pas comment j’ai trouvé la force de sortir de ma cache, j’ai glissé, rampé de sous le lit et puis un pas et un autre jusqu’au chambranle de la porte où je me suis appuyée.

Mes yeux endoloris par la lumière. Le ciel était bleu. C’était la première fois depuis des mois que j’osais le regarder. Devant moi quelques soldats en uniforme russe, paralysés de voir des dizaines de squelettes vivants sortir d’une baraque, et puis d’une autre et plusieurs encore, qui nous retrouvions, quelques-unes à avoir eu le même réflexe de survie, sans le savoir, cadavres ambulants aux regards ahuris qui sortions à l’air, à l’air libre.

Quelle vision d’horreur offrions-nous à ces jeunes pour que de tétanisés, ils deviennent effrayés?

Et ce jeune Russe qui me regarde et moi, incapable même de lui sourire. Et pourtant s’il savait, tellement heureuse de les voir, nos libérateurs.

Il se tait, me regarde et soudain fond en larmes. Qui savait ce qu’il allait trouver en débarquant à Ravensbrück ce matin d’avril 45. En larmes. Je reverrais toujours et je revois encore, ce gamin, ce soldat de 18 ans qui me faisait face, Moi chancelante, nos yeux dans les yeux, et lui voulant me dire, mais me dire quoi? Quelle langue comprendrai-je? Et moi ne sachant rien ni du russe ni d’aucune langue, plus aucun mot, disparue de l’humanité.

Pleure jeune militaire russe, pleure devant moi, larmes qui coulent sans arrêt, Il voudrait dire quelque chose et moi, ne pleurant pas, asséchée de larmes, je ne souris pas, j’ai oublié, je le fixe juste, Comme j’aimerais lui manifester quelque chose. Mais il sait bien que ma froideur ne veut rien dire, émotion en dedans qui ne sait plus comment sortir.

De sa poche, il sort un étui à tabac et commence à rouler l’herbe dans ses doigts, les larmes se mêlent au tabac,le papier se mouille, il sort une autre feuille et recommence à rouler une cigarette qu’il me tend enfin. Je n’ai jamais fumé et pourtant, pas une seconde il ne me vient à l’idée que je pourrais ne pas prendre cette cigarette. Que pouvions-nous dire d’autre?

Une cigarette parce qu’il sait bien que l’accolade-nous serrer dans les bras l’un de l’autre-risquerait de me briser les os. Cigarette qu’il me tend comme un mot de réconfort si je comprenais le Russe, comme une étreinte si j’étais moins fragile.

Je ferme les yeux, j’aspire. A quarante ans, je fume pour la première fois de ma vie. Comme elle est bonne cette cigarette, docteur Snokoff, le tabac russe désormais gravé dans mon palais. Je relève la tête pour mieux profiter de cet instant, avaler la fumée et regarder le ciel. Il est vraiment bleu, ce n’était pas une illusion. Et soudain un oiseau qui le traverse, un oiseau vivant dans le ciel du camp quand depuis 10 mois nous n’en voyions aucun. J’ai 100 ans et depuis ce jour je n’ai jamais cessé de fumer, jamais voulu que cette première cigarette ait une fin. Le goût de la vie, docteur Snokoff. Et vous voudriez que j’arrête?

Rendez-vous à Montoire

C'est un jour particulier. Une journée à ne pas se rater. 

Et pourtant, ce matin, Helmut sent qu'elle va mal se passer.

Il en est d'autant plus persuadé qu'il a mal dormi. Les quelques silhouettes qui agitaient son sommeil ont gâché sa nuit et depuis qu'il est levé, Helmut traîne une humeur morose. Pourtant, rien de particulier ne se passait dans son cauchemar, mais parmi les ombres errantes, il a reconnu celle de son Führer. Et comme à chaque fois que le Chancelier du Reich vient hanter ses nuits, reste au coeur d'Helmut cette impression de malaise au réveil. La réputation d'un Führer capable de faire passer par les armes ceux qui lui manquent de respect, uniforme allemand sur le dos ou pas, fait se répandre le long des veines d'Helmut, la peur comme une nausée. Au point de lui pourrir et la nuit passée et le jour à venir.  

Depuis le temps qu'il assure correctement son travail, Helmut n'a pourtant rien à craindre. N'a-t-il pas  toujours respecté son chef? Mieux encore, ne l'a-t-il pas servi, parfois même aidé à entrer dans l'histoire? Alors quoi? Pourquoi son zèle serait-il soudain balayé d'un revers de bras brutalement tendu vers le ciel comme cela se passait dans ses visions nocturnes? 

Inconsciemment, devant son reflet dans la glace, le visage recouvert de savon à barbe, Helmut se met au garde à vous.

Helmut, inquiet de nature. 

Il ne devrait pourtant pas car, après tout, il en a déjà supporté des tyrans, et il n'est plus un gamin. La mère Riefensthal, par exemple. Déjà à l'époque, ce n'était pas une rigolote, elle non plus. Tout juste si elle ne voulait pas tenir les caméras à la place des opérateurs, régler les cadrages et les lumières. Helmut ne s'est pas laissé faire et il a eu raison. Ses images lui ont valu des galons. 

Au point de se retrouver aujourd'hui seul caméraman autorisé à immortaliser l'instant historique qui va avoir lieu tout à l'heure. La nation allemande et son chef bientôt éternellement reconnaissants envers Helmut pour l'image qu'il va faire entrer dans l'histoire. 

Un jour unique.

Unique...Voila justement pourquoi la nuit qu'il vient de passer a été horrible. Unique car il n'y aura pas de deuxième prise. Les vaincus ne reviendront pas, Helmut  n'aura pas la possibilité de leur dire en cas d'échec – la pellicule mal engagée dans le magasin de la caméra, le magasin mal enclenché dans l'appareil, un nuage inopportun, pire, le caméraman qui trébuche- s'il vous plait, on peut la refaire ? Ne pas se rater. Ça ne lui est jamais arrivé en dix ans de carrière d' opérateur de prises de vues, il le sait, mais il sait aussi qu' il suffit d'une fois.

Il se souvient de Compiègne. 

Ce n'est pas vieux, 4 mois à peine. Ce qu'il avait  alors à faire était simple. Juste filmer des soldats venus se saluer dans le compartiment d'un wagon transformé en salle de réunion. Helmut ne s'en était pas mal tiré malgré l'espace ridiculement petit dans lequel il avait attendu des heures, histoire d'être prêt au moment où les deux camps rentreraient, prêt à dégainer lorsque peut-être ils se serreraient la main. Cela avait été facile finalement. Les Allemands arrivés en premier, assis à droite du cadre, les Français peu après, s'installant en face. Helmut a pu calmement filmer successivement les parties en présence. Aucun contact entre eux, ce fut sa chance, car sinon, une poignée de main, une accolade entre les signataires – même si très peu probable – et il aurait été battu par la porte-fenêtre située en plein centre de son cadre. Elle l'aurait empêché de filmer l'action.  

Un instant, Helmut a craint la réaction du Führer lorsqu'au visionnage, il découvrirait, que derrière lui, la fenêtre dans son dos faisait entrer assez de lumière dans le wagon pour saturer de blanc son image de chef de guerre. Surexposition explosant la pellicule au point de faire possiblement disparaître le Führer dans un halo qu'un esprit mal tourné aurait pu interpréter comme prémonitoire. Cette histoire d'image surexposée avait empêché Helmut de trouver le sommeil pendant quelques nuits. Heureusement, le Führer avait surtout retenu que, de cette journée de juin 4O, les images mettaient essentiellement en scène le ridicule des vaincus face à la puissance des vainqueurs. Huit caméras et leurs opérateurs placés astucieusement par Helmut tout autour du wagon dans la clairière, garantissaient de pouvoir filmer l'événement sous tous les angles possibles. 

Helmut, cadreur en chef , bien inspiré par l'événement. Ne rien en perdre.  Le Führer avait apprécié. La mise en scène lui convenait parfaitement et Helmut avait été récompensé. Il serait désormais l'opérateur exclusif du Führer, celui qui le cadrerait, le filmerait en toutes circonstances.

C'était il y a 4 mois à Compiègne, et ce matin, à Montoire, il sait que l'origine de sa peur au réveil vient de cette angoisse d'être à nouveau confronté à un impondérable. A Compiègne, son travail était facilité par les circonstances. C'était grandiose! Des vainqueurs humiliant les vaincus! Mais aujourd'hui ? Qu'y a-t-il à filmer? Pas grand-chose finalement et c'est bien là, la pire des contraintes qu'il lui soit arrivée dans son métier d'opérateur de prises de vues.

Au point qu'il craint moins la colère du Führer que sa propre humiliation de ne pas parvenir à cadrer une simple poignée de mains entre deux hommes.

A Compiègne sa grande idée avait été de prévoir l'imprévisible. Ni lui ni personne ne pouvaient imaginer ce qui agiterait l'intérieur du crâne du Führer avant de pénétrer dans le wagon. Les  caméras devraient être prêtes afin de ne rien perdre de ses déplacements. 

Alors Helmut avait pensé à tout. L'arrêt du Führer devant la statue de Foch n'était pas prévu ? Les caméras étaient en place pour les quelques secondes durant lesquelles Hitler toiserait peut-être le maréchal Français. Ces minutes ont été filmées. La sortie hésitante du wagon par des gradés Français déboussolés, leurs pieds à peine posés sur le sol en descendant du train sans savoir même où poser les pas suivants? Militaires français qui semblaient soudain prendre conscience de ne déjà plus fouler le sol de France. La caméra d'Helmut était là pour saisir cet instant.

Prévoir l'imprévisible. Voilà la force d'Helmut ce jour-là, alors que jamais rien dans le système mis en place par le Führer depuis des années n'autorise que se produise un événement qui n'aurait pas été réfléchi. 

Mais il suffirait d'une fois. Alors Helmut a peur.

Il va falloir demander au chauffeur du service cinématographique de venir le chercher plus tôt que prévu. Helmut veut aller repérer les lieux. Aujourd'hui moins qu'hier il n'a le droit à l'erreur. Justement parce qu'il n'y a a priori rien de grandiose à filmer. Juste un vieillard français venu serrer la main du Führer.

Il faut qu'Helmut fume une cigarette, ça ne peut plus attendre....celle du condamnée? Mais enfin Helmut arrête avec ça! Qu'est-ce que c'est que ce cinéma! D'où viennent ces idées noires! Serait-ce la lettre reçue de sa mère hier qui l'empêche d'être serein devant la journée qui s'annonce? 

Repos !

Il allume sa cigarette, sans même avoir fini d'enlever le savon à barbe de son visage.

Comme elle est bonne cette cigarette.

Dans la glace, il reconnait enfin le grand opérateur capable de filmer le Führer sous toutes les coutures et dans toutes circonstances. Alors quoi? Reprends-toi Helmut! Tu sais parfaitement comme il est difficile de cadrer un type qui gesticule derrière son microphone sur un balcon, un type surexcitée par la foule surexcitée devant lui, Et pourtant depuis 8 ans, tu y es toujours parvenu. Tu n'es pas là par hasard, rappelle-toi bien cela, lui a écrit sa mère; et la simple rencontre de deux militaires polis et engoncés dans leur uniforme, est l'événement le plus banal à  filmer.

Il n'aurait jamais dû raconter ses doutes à sa mère car voilà justement ce qui le tétanise ce matin.  Il y a 4 mois, la mise en scène s'imposait d'elle-même. La matière était là. La forêt autour de la clairière de Rethondes, le drapeau, le wagon, l'armée allemande passée en revue, la musique. Mais aujourd'hui? Juste deux hommes venus se serrer la main. Comment sublimer ça? Il sait bien que ses chefs lui seraient reconnaissants s'il faisait que, de cette journée, l'histoire retienne davantage l'idée de la grandeur de l'Allemagne que celle de la capitulation de la France. Il s'agit de collaboration après tout, et quoi de plus significatif qu'une poignée de main pour la symboliser?

Surtout ne pas humilier les vaincus, lui a-t-on ordonné. On a encore besoin d'eux, de leur administration et des hommes qui devront continuer à la faire fonctionner. Ne pas les humilier comme on a pu le faire en juin à Rethondes. Cette idée par exemple de filmer la solitude des gradés français, debout et faisant le salut militaire dans le wagon vide tandis qu'à l'extérieur le Führer passait ses troupes en revue. C'est Helmut qui a eu l'idée de ce plan. Il avait demandé  à ne pas arrêter la caméra qui depuis l'extérieur du wagon filmait l'ennemi à travers les vitres du train. Militaires impuissants et ridicules de ne pas oser sortir du compartiment, respectueux d'un vainqueur tellement sûr de lui ce jour-la qu'Helmut savait bien que les militaires français ne sortiraient pas du cadre de l'objectif Zeiss tant que l'hymne allemand retentirait dans la clairière. La caméra n'a cessé de filmer l'homme au képi de dos qui, debout dans le wagon, personne en face de lui, restait figé dans un salut militaire dérisoire. 

Tout cela était facile. Mais aujourd'hui? 

Le Fuhrer a été clair. En faire le moins possible. 

Tout de même, il va bien falloir montrer quelque chose ! 

La grande hantise de Helmut serait de rater la poignée de mains entre les deux hommes. Il ne sait même pas où cela doit se passer précisément et cette improvisation le tétanise. On lui a parlé du quai de la gare de Montoire, mais comment marcher sur des rails? Et cette idée de lui donner l'exclusivité des images filmées n'empêchera pas les photographes officiels d'être là, nombreux, autour de l'événement. Alors comment faire sa place ? Comment ne pas être gêné par un flash en pleine face si jamais un photographe peu scrupuleux s'immisçait au milieu des deux protagonistes de l'événement. 

Pire? Que se passerait-il si Helmut, pris de vitesse par l'un des deux hommes – Hitler certainement, l'autre étant déjà bien vieux paraît-il- avait du mal, caméra à l'épaule, a suivre les pas cadencés du Führer et qu'il arrivait trop tard pour se glisser à côté du vieux maréchal français au moment de la poignée de main, un officier allemand pouvant toujours s'interposer dans l'action, passer devant l'objectif et masquer la scène.

Il n'y aurait alors pas d'image ou alors juste un plan mal cadré. 
Voilà ce qui a empêché à son sommeil d'être profond toute la nuit passée. Une épaule, un dos qui passerait devant son objectif, un flash en pleine figure qui surexposerait l'image, et le courroux du Führer devant l'image invisible qu'il voulait garder de cet instant. 

Son chauffeur arrive enfin. Vite l'emmener sur les lieux. Des  repérages en quelque sorte. Histoire de voir où ça va se passer et choisir le meilleur emplacement pour sa caméra. On lui a donné des ordres, une seule caméra, ne pas en faire trop. Helmut a raison de prendre son travail au sérieux. Après tout, il est payé pour ça. Pas très bien mais ce n'est pas grave, c'est pour servir la grandeur de l'Allemagne.

Il prépare sa caméra, il attend.  

Les voilà.

Au loin, une voiture s'arrête. En sort le vieillard français. Helmut, à une vingtaine de mètres de lui, commence à calculer le temps qu'il mettra pour le rejoindre que déjà sur sa droite passe à quelques centimètres de lui et sans l'attendre, son Führer. A  quoi pensais-tu Helmut? A ta maman? A ton visage fatigué dans la glace ce matin? Te voilà en retard de quelques pas sur ton chef, mais tu assures. Caméra à l'épaule, tu filmes et le rattrapes jusqu'à ce que les deux hommes se rejoignent. Ils sont déjà entouré de photographes. Tu pressens que les deux militaires - amis d'un jour -  vont tendre leurs mains l'une vers l'autre, tu le pressens mais ne comprends pas trop comment il est possible que soudain tu ne vois plus rien dans ton objectif. Un flash t'ébloui. Tu le pressens mais trop tard. Si tard que déjà  tu penses à te suicider.